Quand souffle le vent…

Ouh, j’ai bien failli choir, en ce mois de novembre 2016, par une nuit de tempête qui jeta bas le pinacle d’une fenêtre voisine !

Certes, ce n’était pas la première tempête, car une plus terrible sévit en 1999, au jour saint de Noël, abattant tous les arbres centenaires de la grande allée. Et je n’évoque pas les plus anciennes, qui se perdent un peu dans le brouillard de ma mémoire, car je suis presque aussi vieille que le bâtiment, à quelques années près.

J’étais alors à peine nubile, employée à diverses corvées, quand Monsieur de Brissac était le maître de ce château. Et pour lointain que soit ce souvenir c’est celui qui ne s’effacera pas de ma mémoire. On attendait une reine, qui arriva en grand équipage, avec son roitelet, son escadron de belles dames, quelques ministres d’importance, sa naine, ses chiens. Sans oublier ses artistes, les premiers que je rencontrais. L’un d’eux me remarqua, alors que je lui servais à boire dans un pichet d’étain. Il proposa de me sculpter dans la pierre, pour peu que j’enlève mes hardes de pauvresse, cachant, disait-il, un corps de déesse. N’ayant jamais entendu pareil boniment, j’en restais bouche ouverte d’étonnement, puis protestais que j’avais trop d’ouvrage pour demeurer immobile un moment, ce qui fit rire la tablée installée en terrasse, face au fleuve. Mon maître m’ordonna d’obéir à cet hôte étranger, qui avait suivi la Reine depuis Florence. J’enlevais donc mes hardes. Il me fit adopter une posture étrange, ni assise, ni à genoux, mais pliée en avant et assurément instable. Et devant toujours tenir mon pichet d’étain d’une main, un plat de l’autre. Il demanda une brosse, pour étriller un peu ma longue chevelure emmêlée. Par bonheur, nous étions en été et je ne souffris pas d’être nue, sauf à être trop reluquée par les garçons d’écurie quand ils passaient près de moi. J’étais inquiète du temps que demanderait la taille d’une pierre à mon ima ge, mais c’est que j’étais alors bien ignorante. Car la pierre serait taillée selon un dessin préalable, dont l’artiste s’acquitta assez vivement, et je pus rapidement retrouver une position plus stable, et remettre mes hardes.

Il y avait également, dans cette troupe étrange et fort bruyante une espèce de mage, qui prétendait lire l’avenir. Et il m’annonça que je serai immortelle, ce qui me fit sottement rire. D’autant que je mourus quelques années plus tard, d’une de ces épidémies sévissant en ces temps anciens. Je mourus deux heures, peut-être trois tout au plus, car alors qu’on me mettait en terre promptement, pour éviter la contagion, mon âme s’envola, pour s’installer dans mon effigie de pierre. Ma surprise fut immense. Surtout de ne ressentir aucun vertige, si haut placée, près des pinacles et autres chimères sculptées. La ménagerie céleste comprend même deux porcs-épics, qui seraient symboles royaux. Pour ma part j’ignore si je représente aussi un symbole ou si je suis toujours Guillemette, probablement conçue dans le foin de la ferme, et déposée sur la marche de la chapelle. Je n’ai rien connu d’autre que ce beau domaine d’Ételan, d’où je vois la succession des générations. Les hommes me semblent bien petits, de là-haut. Mais il en est récemment venus près de moi, montés sur une grande machine pivotante, d’où ils me tâtèrent comme aurait pu faire un médicastre. Et l’examen achevé, ils me déclarèrent solide, encore là pour cinq cent autres années. Que ne sont-ils restés un peu plus longtemps ! J’aurais tant aimé qu’ils m’accordent un baiser…

Simone Arese, 30 décembre 2016
Photo: Martin Boudier
By | 2017-08-24T22:07:09+00:00 30 décembre, 2016|Vie du château|